L’enfer libyen au temps du coronavirus ou l’échec des politiques d’aide humanitaire destinées aux migrants

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En Libye, il n’y a pas eu de vague de patients en détresse respiratoire dans les services hospitaliers à la suite de l’apparition du premier cas de coronavirus, le 25 mars à Misrata. Il n’y a pas eu non plus d’augmentation brutale de la mortalité dans les centres de détention du pays, où des centaines de migrants, demandeurs d’asile et réfugiés sont enfermés arbitrairement dans des conditions de vie inhumaines. Mais le coronavirus a aggravé une situation déjà chaotique pour la population civile libyenne et les migrants bloqués en Libye. Sacha Petiot, chef de mission MSF en Libye, revient sur la situation dans le pays.

Les craintes liées au coronavirus n’auront pas permis d’obtenir un cessez-le-feu entre les belligérants en Libye. Les forces du maréchal Haftar qui ont lancé une offensive sur Tripoli en 2019 sont aujourd’hui en train de quitter leurs positions. Mais ces deux derniers mois, les affrontements ont été particulièrement intenses : des bombardements à l’aveugle et des combats meurtriers ont eu lieu dans des zones résidentielles de la capitale libyenne.

Vue générale du quartier de Darha, Tripoli, janvier 2020. © Giulio Piscitelli
Vue générale du quartier de Darha, Tripoli, janvier 2020. © Giulio Piscitelli

Avant l’apparition du virus, les équipes MSF jonglaient déjà avec les nombreuses contraintes de sécurité liées au conflit. La fermeture des aéroports et des frontières à cause du coronavirus a réduit notre capacité à envoyer des fournitures médicales et du personnel expatrié expérimenté en Libye, à renouveler les visas de ceux déjà sur place et à évacuer les membres du personnel risquant de développer des formes graves de la maladie. L’apparition du virus a également mis en évidence les dysfonctionnements profonds des politiques d’aide destinées aux populations migrantes bloquées en Libye.

Arrêt des évacuations aériennes

Près de 1 500 personnes sont actuellement enfermées dans des centres de détention sous l’autorité du département libyen de lutte contre la migration illégale (DCIM). L’arrêt des vols d’évacuation de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et des services de rapatriement de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), à la suite des restrictions de voyage liées à la Covid-19, ont anéanti leur seul espoir de sortir du cycle de violences dans lequel ils sont piégés en Libye.

Hassan, un réfugié de 17 ans originaire du Darfour, au Soudan, est arrivé en Libye il y a un an. Il a été arrêté et placé dans des centres de détention. Il s’est cassé les deux pieds en essayant de s’enfuir du centre de Tajoura où il raconte avoir été violemment battu par les gardes. Depuis, il ne peut plus porter de chaussures, ni travailler. © Giulio Piscitelli
Hassan, un réfugié de 17 ans originaire du Darfour, au Soudan, est arrivé en Libye il y a un an. Il a été arrêté et placé dans des centres de détention. Il s’est cassé les deux pieds en essayant de s’enfuir du centre de Tajoura où il raconte avoir été violemment battu par les gardes. Depuis, il ne peut plus porter de chaussures, ni travailler. © Giulio Piscitelli

Les centres de détention, en particulier les lieux surpeuplés avec un système d’assainissement et une ventilation limités, sont propices à la propagation des maladies, comme l’ont montré les précédentes épidémies de tuberculose. Alors, où isoler les personnes contaminées ? Et comment accéder à des soins de santé ? Ces questions clés, rendues encore plus urgentes par la pandémie actuelle de Covid-19, sont restées en suspens et, au mieux, ont été traitées au cas par cas.

Dans les semaines qui ont suivi les premiers cas de coronavirus dans le pays, l’augmentation des prix et la pénurie de produits alimentaires de base ajoutées aux couvre-feux ont suscité des inquiétudes grandissantes concernant l’approvisionnement alimentaire dans les centres de détention, où nous fournissons une assistance médicale et psychosociale.

De son côté, le Programme Alimentaire Mondiale (PAM) refuse d’effectuer des distributions de nourriture dans ces centres car cela reviendrait à en cautionner l’existence. Cette position de principe, absurde, est pourtant partagée par une grande partie du système de l’aide internationale.

Pour MSF, l’heure n’est pas à l’abandon de ces femmes, hommes et enfants, enfermés hors de tout cadre légal, sans aucune perspective d’avenir. Et ce d’autant qu’il n’y a pas d’alternatives, pas de structures d’accueil ou de mécanismes de protection pour les migrants les plus vulnérables.

(gauche) un réfugié somalien dans le district de Gorgi, Tripoli (droite) des réfugiés venant principalement du Darfour, au Soudan, vivent dans un bâtiment délabré à Gorgi. © Giulio Piscitelli
(gauche) un réfugié somalien dans le district de Gorgi, Tripoli (droite) des réfugiés venant principalement du Darfour, au Soudan, vivent dans un bâtiment délabré à Gorgi. © Giulio Piscitelli
Mustapha, 17 ans, vit dans une pièce qu'il partage avec neuf autres personnes, toutes originaires du Darfour. Il fait partie des survivants du bombardement du centre de détention de Tajoura de juillet 2019, qui a tué 53 personnes et en a blessé environ 130 autres.© Giulio Piscitelli
Mustapha, 17 ans, vit dans une pièce qu’il partage avec neuf autres personnes, toutes originaires du Darfour. Il fait partie des survivants du bombardement du centre de détention de Tajoura de juillet 2019, qui a tué 53 personnes et en a blessé environ 130 autres.© Giulio Piscitelli

Situations désespérées en ville

La plupart des migrants et des réfugiés en Libye ne sont pas enfermés dans les centres de détention sous la responsabilité du DCIM. La grande majorité d’entre eux vit en ville où ils sont menacés d’arrestation et de détention arbitraires, de vol, d’enlèvement, d’abus et bien pire encore.

Bien que la mise en place rapide de mesures préventives telles que les couvre-feux et la fermeture des frontières a probablement contribué à contenir la propagation de la Covid-19 en Libye, elles ont affecté une économie déjà fragile et ont considérablement réduit les opportunités de travail pour les migrants.

(gauche) deux réfugiés venant du Darfour, au Soudan, vivent à Gorgi, Tripoli, dans un immeuble à l'abandon (droite) Bannaga, un réfugié soudanais de 35 ans, vit en Libye depuis 10 ans. Il a trouvé du travail comme ouvrier dans une scierie. © Giulio Piscitelli
(gauche) deux réfugiés venant du Darfour, au Soudan, vivent à Gorgi, Tripoli, dans un immeuble à l’abandon (droite) Bannaga, un réfugié soudanais de 35 ans, vit en Libye depuis 10 ans. Il a trouvé du travail comme ouvrier dans une scierie. © Giulio Piscitelli

Avec la hausse des prix, les équipes MSF assistent à des situations désespérées : elles reçoivent un nombre sans précédent d’appels de migrants, souvent d’anciens patients des centres de détention, désormais sans nourriture et incapables de payer leur loyer à Tripoli. Les restrictions actuelles de mouvements renforcent leurs craintes d’être arrêtés ou kidnappés lorsqu’ils doivent sortir.

Approche inadéquate de l’aide

En ville, le soutien fourni par les agences humanitaires aux migrants et aux réfugiés vivant en dehors des centres de détention consiste principalement en une assistance financière en espèces et des distributions ad hoc. Dans un contexte de guerre, ces dernières sont susceptibles d’être reportées ou annulées en raison des problèmes de sécurité et d’accès aux villes et à l’intérieur de celles-ci.

Le front de mer de Tripoli, janvier 2020. © Giulio Piscitelli
Le front de mer de Tripoli, janvier 2020. © Giulio Piscitelli

Créé pour offrir une alternative aux centres de détention, le centre de rassemblement et de départ du HCR de Tripoli a fermé ses portes fin janvier. Pour pallier la fermeture et accompagner les migrants et les réfugiés libérés des centres de détention, les agences des Nations unies ont tenté des actions en milieu urbain. Sans service de protection et d’hébergement significatifs, elles sont restées malheureusement très limitées et peu adaptées.

La plupart des initiatives pour créer des abris gérés par des organisations internationales, comme par exemple à Janzour, ont jusqu’à présent échoué faute de résultat tangible dans les négociations entre les acteurs humanitaires et les autorités libyennes. Pourtant, ces lieux sont plus que jamais nécessaires : la population migrante pourrait y trouver un niveau minimum de sécurité et des conditions de vie décentes tout en continuant à chercher des solutions durables, comme les évacuations. Aujourd’hui, ils n’ont comme alternative à l’enfer libyen que les traversées en mer, au péril de leur vie.

District de Gorgi, Tripoli, janvier 2020. © Giulio Piscitelli
District de Gorgi, Tripoli, janvier 2020. © Giulio Piscitelli

Relancer et intensifier les évacuations

Tout comme les ambulances continuent de transporter les malades et les blessés aux urgences en dépit des mesures de confinement sanitaire, les évacuations aériennes doivent continuer de fonctionner: elles ont été la seule mesure de protection efficace, bien que seule une partie infime des réfugiés en aient bénéficié. À l’arrivée dans un pays tiers sûr, des mesures préventives telles que la mise en quarantaine, peuvent être mises en place pour éviter de contribuer à la propagation de la Covid-19.

Aucune mesure concrète n’est prise pour protéger les migrants et les réfugiés bloqués en Libye, alors même que leurs options pour fuir et survivre sont de facto réduites dans le nouveau contexte créé par la pandémie de coronavirus. La question de leur protection doit devenir un enjeu majeur de négociation pour sortir de cette impasse meurtrière, notamment en relançant et en intensifiant les mécanismes d’évacuation humanitaire.

Mohammed, originaire du Mali, vit en Libye depuis 2015. Il veut rentrer au Mali mais n’a pas assez d’argent pour le moment. Il travaille comme ouvrier pour la municipalité; pour compléter son salaire, il collecte également de la ferraille dans la décharge près de l’entrée de la ville. © Giulio Piscitelli
Mohammed, originaire du Mali, vit en Libye depuis 2015. Il veut rentrer au Mali mais n’a pas assez d’argent pour le moment. Il travaille comme ouvrier pour la municipalité; pour compléter son salaire, il collecte également de la ferraille dans la décharge près de l’entrée de la ville. © Giulio Piscitelli
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