La machine à broyer

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Réfugiés et migrants piégés en Libye

Fin 2017, des images effroyables de migrants vendus comme des marchandises en Libye faisaient le tour du monde et suscitaient une réaction en chaîne de nombreux dirigeants, en Libye, en Europe, en Afrique, promettant de prendre des mesures destinées à protéger les réfugiés et migrants d’un système d’exploitation organisée.

Deux ans après, rien n’a pourtant changé. Présentes depuis 2017 auprès des migrants et réfugiés détenus en Libye, les équipes MSF témoignent de l’horreur de la situation pour des milliers de personnes condamnées à croupir dans des centres de détention ou prises au piège d’un cycle sans fin de violence et d’abus.

* Dans ce contenu, tous les prénoms marqués d’une astérisque ont été modifiés. 

La Libye, destination danger

Pendant des décennies, la Libye, relativement prospère grâce aux revenus du pétrole,  a été un pays de destination pour les migrants en provenance du Niger voisin et d’autres pays d’Afrique subsaharienne, à la recherche d’opportunités de travail dans la construction, l’agriculture et le secteur des services. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime qu’il y a entre 700 000 et 1 000 000 migrants dans le pays.

Bakayoko, Malien, 42 ans. Soudeur dans un garage à Misrata.

Après le soulèvement de 2011, la chute de Kadhafi et la guerre civile qui a suivi, la situation des migrants travaillant en Libye est devenue plus précaire. Dans un pays miné par un conflit armé entre des gouvernements rivaux, de multiples milices et groupes criminels, et des services publics qui s’effondrent, la majorité d’entre eux n’ont pas accès à des permis de séjour et d’autres documents, ce qui les expose à un risque de détention indéfinie et arbitraire. Qu’ils considèrent la Libye comme un pays de transit ou de destination, tous deviennent des cibles sur les routes migratoires, de plus en plus dangereuses, coûteuses et fragmentées.

« Cela fait 2 ans que je vis entre les quatre murs du garage où je travaille, dans la peur constante de me faire arrêter et renvoyer en prison. Moi c’est Moussa. J’ai 26 ans et suis originaire de Kayes au Mali. Je vis à Misrata et ne peux pas prendre le risque de me déplacer, parce que je suis sans papiers. Après avoir quitté ma ville d’origine, je me suis rendu à Bamako dans l’espoir d’y trouver du travail – sans succès. J’ai alors rejoint l’Algérie où, pendant un an, j’ai travaillé comme soudeur dans la région de l’Adrar. Puis j’ai continué la traversée du Sahara, une route terriblement dangereuse. J’avais peur d’être fait prisonnier ou tué. Arrivé à Deb Deb, je suis passé en Libye. On m’a volé mon sac et mes papiers à la frontière ; on m’a envoyé au centre de détention de Tajoura à Tripoli. Je suis parvenu à en sortir parce que ma famille s’est cotisée pour payer les 2 500 dinars nécessaires à ma libération. J’ai pu enfin rejoindre mon frère qui se trouvait à Misrata et commencé à travailler en tant que peintre dans le même garage que lui. Je suis payé à la tâche mais le travail se fait de plus en plus rare. La dernière fois, j’ai passé deux semaines sans qu’on m’en fournisse. Heureusement que je suis logé gratuitement au garage, sinon je ne sais pas comment je pourrais m’en sortir. » Moussa, Malien, 26 ans.    
« Cela fait 2 ans que je vis entre les quatre murs du garage où je travaille, dans la peur constante de me faire arrêter et renvoyer en prison. Moi c’est Moussa. J’ai 26 ans et suis originaire de Kayes au Mali. Je vis à Misrata et ne peux pas prendre le risque de me déplacer, parce que je suis sans papiers. Après avoir quitté ma ville d’origine, je me suis rendu à Bamako dans l’espoir d’y trouver du travail – sans succès. J’ai alors rejoint l’Algérie où, pendant un an, j’ai travaillé comme soudeur dans la région de l’Adrar. Puis j’ai continué la traversée du Sahara, une route terriblement dangereuse. J’avais peur d’être fait prisonnier ou tué. Arrivé à Deb Deb, je suis passé en Libye. On m’a volé mon sac et mes papiers à la frontière ; on m’a envoyé au centre de détention de Tajoura à Tripoli. Je suis parvenu à en sortir parce que ma famille s’est cotisée pour payer les 2 500 dinars nécessaires à ma libération. J’ai pu enfin rejoindre mon frère qui se trouvait à Misrata et commencé à travailler en tant que peintre dans le même garage que lui. Je suis payé à la tâche mais le travail se fait de plus en plus rare. La dernière fois, j’ai passé deux semaines sans qu’on m’en fournisse. Heureusement que je suis logé gratuitement au garage, sinon je ne sais pas comment je pourrais m’en sortir. » Moussa, Malien, 26 ans.    

Déjà à l’époque de Kadhafi, l’Union européenne (UE) et l’Italie avaient conclu des accords controversés avec la Libye – fournissant de l’argent contre la promesse de tenir éloignés les migrants et réfugiés indésirables hors de l’Europe. Lors d’une visite en Italie en 2010, le dirigeant libyen avait d’ailleurs averti que l’Europe pourrait « se transformer en Afrique » si l’UE ne lui donnait pas 5 milliards d’euros par an pour fermer les routes migratoires libyennes.

Le chaos qui s’est installé depuis 2014 en Libye a fourni un terrain fertile pour une économie de guerre basée sur la prédation et les activités illicites telles que le trafic de pétrole, d’armes et d’êtres humains. Le pays est devenu la principale porte d’entrée de l’Europe pour ceux qui fuient la répression, les conflits et la pauvreté dans la région.

Afin d’empêcher à tout prix ces nouvelles arrivées sur leur territoire, les États européens ont mis en œuvre des politiques brutales de refoulement. Ils ont démantelé les capacités de recherche et de sauvetage en mer, choisi d’appuyer les garde-côtes libyens pour intercepter les réfugiés et les migrants dans les eaux internationales et les renvoyer de force sur les côtes libyennes en violation du droit international, et conclu des accords avec divers acteurs connus pour leurs liens avec des réseaux criminels et de trafic. En retour, des activités lucratives liées au trafic d’êtres humains, aux enlèvements, à la détention et à l’extorsion de migrants et de réfugiés ont continué à prospérer en Libye, alors que le risque de mourir en tentant de traverser la Méditerranée atteint des niveaux record.

L’effet CNN : quelle est la situation deux ans plus tard ?

En novembre 2017, la violence qui s’abat en Libye sur des réfugiés et migrants réduits à l’état de simples marchandises éclate au grand jour suite à un reportage de CNN, qui suscite une onde de choc parmi les opinions publiques. Des milliers de personnes en Afrique de l’Ouest, en Europe et ailleurs, manifestent leur indignation face à l’horreur du trafic humain en Libye et des cas de torture et d’esclavage rapportés.

Les réactions des dirigeants internationaux se multiplient, notamment de la part de dirigeants européens pourtant bien informés de cette situation que nos équipes, mais aussi des observateurs des Nations unies et d’autres organisations, ont documenté et dénoncé à maintes reprises. Le gouvernement d’union nationale libyen (GNA) annonce le 19 novembre ouvrir une enquête sur ces faits qu’un de ses ministres qualifie d’« inhumains et contraires à la culture et à la tradition du peuple libyen ».

L’Union européenne, en collaboration avec l’Union africaine et les Nations unies, crée un groupe de travail chargé d’accélérer le retour volontaire assisté des migrants par l’OIM et de mettre en place des évacuations humanitaires pour les réfugiés via l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Les réfugiés particulièrement vulnérables commencent à être évacués hors de Libye vers un centre de transit à Niamey, au Niger, en décembre 2017. Ils attendent ensuite à Niamey que leur demande d’asile soit pleinement examinée et qu’une solution telle que la réinstallation dans un pays tiers, puisse être mise en œuvre. Des fonds supplémentaires sont également accordés au HCR et à l’OIM, les deux principaux partenaires de l’UE, pour fournir assistance et protection aux réfugiés et aux migrants dans le pays.

Deux ans après cette indignation collective, l’attention politique et médiatique s’est évaporée et des milliers de personnes sont délibérément piégées et livrées à la violence en Libye – sans espoir d’en sortir. Des migrants et réfugiés sont toujours monnayés comme des cargaisons de marchandises passant de mains en mains.

L’argent des contribuables européens est utilisé pour parquer dans des conditions inhumaines les candidats à l’exil, afin d’éviter qu’ils n’exercent en Europe leur droit fondamental à demander l’asile.

« L’immigration illégale est criminalisée en Libye. Il n’y a aucune loi censée apporter protection aux demandeurs d’asile. Ils sont exposés à toutes les violations. »

Sacha Petiot, chef de mission

Confrontés à une détention à durée indéterminée et sans contrôle judiciaire dans des prisons libyennes sordides, ceux pour qui retourner dans leur pays d’origine reste envisageable se résignent à rentrer. Ce fut le cas pour près de 48 000 migrants depuis 2017.

Mais ceux pour qui ce n’est pas une option possible se retrouvent bloqués. Le mécanisme d’évacuation des réfugiés qui se trouvent en Libye vers des pays de transit fonctionne aujourd’hui au compte-goutte. Cela est dû à des procédures longues et basées sur des critères très restrictifs et au manque de places d’accueil fournies par des pays sûrs. Chaque étape du parcours devient un goulot rapidement engorgé pour ces rescapés en quête de protection, la priorité des États européens demeurant d’en accueillir le moins possible.

Principales routes migratoires vers la Libye et l’Europe
Principales routes migratoires vers la Libye et l’Europe

Près de 3 000 réfugiés ont été évacués de Libye pour un centre de transit à Niamey depuis fin 2017 via le HCR. Un mécanisme similaire a été mis en place en Roumanie, et un autre vient d’être lancé en septembre 2019 au Rwanda. À part l’Italie, aucun État n’a organisé de vols d’évacuation humanitaires pour des réfugiés directement depuis la Libye.

Avec environ seulement 2 000 places disponibles par an pour la réinstallation dans un pays tiers des réfugiés en Libye, le HCR priorise les femmes, les familles et jeunes enfants pour ce programme d’évacuation. Un opposant politique fuyant la prison et la mort dans son pays n’a quasiment aucune chance d’en bénéficier à l’heure actuelle s’il est un jeune homme seul en détention en Libye.

En miroir à ce dispositif d’évacuation étriqué, le dispositif de renvoi forcé vers la Libye, sponsorisé par les États européens, fonctionne à plein régime. De janvier à novembre 2019,  2 142 réfugiés ont été évacués hors du pays par le HCR, mais près de 9 000 personnes y ont été ramenées de force après avoir tenté de fuir par la mer.

Même le déclenchement d’une offensive militaire des forces de l’Armée nationale libyenne auto-proclamée (LNA), menée par le Maréchal Haftar sur Tripoli depuis avril 2019 – qui a entraîné une sévère détérioration de la situation sécuritaire –, n’a pas infléchi la politique européenne. Migrants et réfugiés sont renvoyés et maintenus en Libye alors même que le personnel de l’Union Européenne ne s’y rend plus pour raisons de sécurité.

Plus de 200 civils ont été tués en Libye depuis avril 2019. Des bombardements aveugles, des tirs d’artillerie et des raids aériens continuent de frapper régulièrement la capitale et ses environs. La mission de l’ONU en Libye (UNSMIL) estime le nombre total de frappes de drones à plus de 1 000, la majorité en appui aux forces de la LNA.  

Dans la nuit du 2 au 3 juillet 2019, dans la banlieue est de Tripoli, une frappe aérienne contre le centre de détention de Tajoura, où se rendaient régulièrement nos équipes médicales, a causé 53 morts et 130 blessés parmi les migrants et les réfugiés. Cette tragédie aurait pu être évitée si les précédents appels à l’évacuation des migrants et réfugiés pris au piège des combats avaient été entendus.

Entre 3 000 et 5 000 migrants et réfugiés dans les centres de détention dits « officiels »

Il y a entre 3 000 et 5 000 migrants et réfugiés dans les centres de détention dits « officiels » car sous la tutelle du ministère de l’Intérieur libyen basé à Tripoli et son agence en charge de combattre l’immigration illégale (DCIM). La majorité des personnes dans ces centres sont enregistrées auprès du HCR et demandent l’asile.

Un nombre inconnu de personnes sont retenues captives à travers le pays dans des prisons clandestines et des hangars de passeurs et de trafiquants, dont certains recourent à la torture et d’horribles sévices pour leur extorquer toujours plus d’argent.

Une industrie du trafic humain et de la torture

En l’absence d’alternatives, ceux qui ont besoin de protection et espèrent demander l’asile en Europe sont de facto dans les mains de réseaux criminels, censés organiser leur passage. Ballotés et revendus d’un intermédiaire à l’autre, ils sont donc particulièrement sujets à des risques de violence et de traite tout au long de leur parcours, surtout en Libye.

Après le décès de membres de sa famille, Fatma* a quitté très jeune son pays l’Érythrée avec sa mère et deux sœurs pour s’installer à Khartoum au Soudan. Mais sa mère décède au Soudan peu de temps après, et Fatma se retrouve mariée de force à l’âge de 14 ans. Des années plus tard, elle décide d’aller en Libye pour tenter de rejoindre l’Europe afin de pouvoir y étudier et vivre en paix.

Fatma, Érythréenne. Installée au Soudan, elle part pour la Libye en 2018. Dans le désert, Fatma est kidnappée et retenue captive. Elle sera ensuite détenue dans un centre à Tripoli.

Une fois arrivé en Libye, chaque tronçon du parcours se monnaie. Certains pensent avoir payé un trajet d’Agadez à Tripoli, mais se retrouvent amenés dans des villes comme Sheba, Shwerif ou Bani Walid, dans lesquelles ils sont retenus captifs jusqu’au versement d’une somme d’argent supplémentaire pour être relâchés ou amenés sur la côte, où ils attendront le moment de tenter la traversée. Des convois sont même attaqués et leurs passagers capturés pour être ensuite rançonnés.

Si le phénomène est répandu, certaines nationalités, comme les Érythréens, semblent plus systématiquement ciblées par ces pratiques visant à extorquer une rançon, à travers un système de transferts d’argent s’étendant sur plusieurs pays. Ils sont en effet perçus comme pouvant mobiliser d’importantes ressources financières grâce au soutien de leur diaspora en Europe et en Amérique du Nord.

Les conditions dans ces hangars, fermes, planques et autres bâtiments où des trafiquants retiennent en otage les migrants et réfugiés sont épouvantables. Dans certains de ces lieux clandestins, des centaines de personnes, ou plus, ne voient pas la lumière du jour, peuvent ni bouger ni s’alimenter correctement durant plusieurs mois et subissent les pires sévices, l’objectif des trafiquants étant de les pousser à verser de l’argent. Du plastique brûlant versé sur la peau, des passages à tabac quotidiens, des actes de torture parfois infligés lors d’un appel téléphonique aux proches de la victime pour les convaincre de payer – cela continue de se passer à grande échelle en 2019 en Libye.

« Ici en Libye, tu ne dors pas avec deux yeux comme on dit. Tu dors avec un œil ouvert. » A l’image un “campo”, une de ces prisons clandestines, où les migrants sont retenus captifs. 
« Ici en Libye, tu ne dors pas avec deux yeux comme on dit. Tu dors avec un œil ouvert. » A l’image un “campo”, une de ces prisons clandestines, où les migrants sont retenus captifs. 

Les équipes de Médecins Sans Frontières en sont témoins : elles prennent en charge les rescapés des prisons clandestines dans la zone de Bani Walid. Il est impossible d’estimer combien de personnes meurent dans le désert – tuées par balle, sous les coups, succombant à leurs blessures, à la  tuberculose ou aux maladies qui les terrassent dans de telles conditions.

Nous n’avons pas accès à ces prisons mais soignons une partie de ceux qui parviennent à en sortir après avoir payé la rançon exigée, s’être échappé ou avoir été libéré par des geôliers qui n’espèrent plus rien en tirer. Les soignants de MSF se déplacent dans des foyers pour migrants à Bani Walid pour proposer des soins médicaux à ces survivants aux corps meurtris.

Meskya a été torturée pendant 6 mois dans une prison libyenne.

Leur état de santé témoigne du calvaire enduré. Sous le choc, anémiées, polytraumatisées, ces victimes de torture et de violence extrême ont besoin de temps pour se remettre lorsque cela est possible. En 2019, plus d’une vingtaine de personnes en état critique ont été prises en charge par MSF à Bani Walid et transférées vers des hôpitaux à Misrata et Tripoli. Au total, plus de 750 consultations ont été réalisées sur place.

« Je m’appelle Hamza et j’ai 16 ans. J’ai quitté la Somalie en pensant rejoindre l’Europe pour y trouver du travail. Je me disais que travailler en Europe me permettrait d’envoyer un peu d’argent à ma famille pour qu’ils puissent vivre dans de meilleures conditions. Alors j’ai entamé ce long voyage, tout seul. Une fois la frontière libyenne franchie, je suis passé par Kufra, Tarzibu, et puis, tout a basculé. J’ai été fait prisonnier à Bani Walid. Pendant cinq mois mes ravisseurs m’ont violenté, m’ont torturé. Cinq mois de supplices. Ils filmaient régulièrement ces scènes pour les envoyer à ma mère pour qu’elle envoie de l’argent pour que ça s’arrête et que je sois libéré. Je ne sais pas comment ma mère s’est débrouillée, sans doute en appelant à la générosité de plusieurs clans et villages, mais elle a réussi à collecter 15 000 dollars (US). Grâce à cette somme, mes bourreaux ont fini par me relâcher. Aujourd’hui, je souffre de malnutrition sévère et d’anémie, je ne pèse plus que 30 kilos. Les médecins de MSF m’ont soigné à Bani Walid et finalement dans cette clinique à Tripoli. »

Hamza, Somalien, 16 ans

Condamnés à croupir

Le droit libyen criminalise l’entrée et le séjour irrégulier sur son territoire avec une peine de prison se soldant par la déportation, sans égard pour d’éventuels besoins de protection de la personne. Les autorités libyennes procèdent rarement à des déportations depuis les centres de détention mais cela a été signalé à plusieurs reprises à l’est du pays.  En pratique, les réfugiés et migrants sont détenus de façon arbitraire, sans décision de justice, sans possibilité de recours, et pour une durée indéterminée. Leur espoir de sortir de détention : retourner dans leurs pays d’origine avec l’OIM, être évacués dans un pays tiers avec le HCR, payer leur sortie à des gardes corrompus, ou pour certaines nationalités, trouver un garant libyen qui puisse les libérer.

Les conditions à l’intérieur varient d’un centre de détention à l’autre. Quelques améliorations ont été apportées dans certains centres de détention dans des domaines tels que l’accès à l’eau et à l’hygiène. La surpopulation n’atteint plus les niveaux records de 2017, mais les conditions y demeurent inhumaines et nos équipes continuent de constater de nombreux actes de violence dans certains d’entre eux.

Kristin Pelzer, psychologue MSF à Misrata

Dans le centre de Dahr-el-Jebel, entre les villes de Zintan et Yefren, près de 500 personnes, en majorité originaires d’Érythrée et de Somalie, demeurent en détention. Échoués dans cette région montagneuse au sud de Tripoli, la majorité y ont été transférés en septembre 2018 lors d’affrontements armés dans la capitale. À l’écart du danger immédiat des combats, ils ont ensuite été oubliés de tous – ou presque.  Lorsqu’une équipe MSF commence à y intervenir en mai 2019, elle découvre avec horreur qu’au moins 22 migrants et réfugiés y étaient morts de maladies, principalement de tuberculose. L’OIM et le HCR étaient pourtant censés y assurer des missions d’assistance, notamment médicales et de protection. La situation médicale reste préoccupante. Nos équipes médicales intervenant dans ce centre n’y constatent pas d’exactions commises par les gardes sur les migrants et réfugiés, mais la situation d’attente et d’incertitude devient insoutenable pour ces réfugiés et migrants, dont plus d’une centaine sont des mineurs non accompagnés.

Le centre de Souk Al Khamis, situé en bord de mer dans la ville de Khoms, illustre quant à lui la violence et la porosité entre autorités officielles, milices, et réseaux criminels qui subsistent dans les centres de détention. Nos équipes y interviennent depuis 2017.

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« Un jour, je parlais avec un jeune homme dans un centre de détention qui était très découragé. Il m’a dit : « Tout ça ne sert à rien, tu ne peux rien pour moi de toute manière et personne ne viendra m’aider ».

Et bien sûr, je lui ai répondu que j’étais en effet incapable de le sortir de sa situation actuelle et que je comprenais sa frustration. Un autre réfugié, qui est dans ce centre de détention depuis un moment déjà et me connait, a cru que cela pouvait me blesser. Il s’est approché et m’a dit : « Kristin, ne te méprends pas. Tu es inutile. Mais pour nous, c’est très bien que tu sois là ».

Et je pense que cela décrit très bien la portée de ce que nous pouvons accomplir avec nos activés de santé mentale dans un tel contexte. Nous n’arrivons pas à changer la situation inhumaine dans laquelle sont ces personnes, mais d’une manière ou d’une autre, notre présence les aide. »

Kristin Pelzer, psychologue MSF à Misrata

En 2019, Khoms est devenu le principal point de débarquement des personnes interceptées en mer par les garde-côtes libyens. C’est aussi le point de départ de nombreuses tentatives de traversée, dont celle qui s’est tragiquement achevée le 25 juillet 2019, avec la mort d’au moins 110 personnes, peut-être plus. MSF a porté assistance à 135 rescapés ramenés sur les rives de Khoms – dans un état de choc après avoir passé plusieurs heures dans l’eau et vu autant de personnes, parfois des membres de leur famille, se noyer sous leurs yeux.

De prime abord, les réfugiés et migrants détenus à Souk Al Khamis ont accès à davantage d’interactions avec le monde extérieur que dans d’autres centres où ils sont enfermés sans voir la lumière du jour et privés de tout contact, y compris avec leur famille. Ici, certains vont travailler à l’extérieur, achètent de la nourriture en ville et, suite à des travaux de rénovation menés par l’OIM en 2019, les conditions d’hygiène ne sont plus aussi abjectes. Il y a des douches et un accès à des points d’eau potable.  Sous la surface, les témoignages de violence, d’agressions sexuelles, et de trafic humain affleurent pourtant rapidement.

« Ce n’est pas un centre de détention, c’est un entrepôt pour les passeurs. Ceux qui nous lancent sur la mer ont leurs contacts ici. Ils peuvent venir, nous parler, nous menacer. Chaque soir il y a des gens qui viennent avec leurs armes. La Libye en ce moment, c’est une question d’argent plus que de vies humaines. Nous savons que les passeurs deviennent très riches. Mais nous voulons quitter ce pays. C’est ce que nous demandons. Si c’est trop demander, nous sommes désolés. Mais que pouvons-nous faire d’autre ?J’ai risqué ma vie en mer pour traverser, mais on ne nous laisse pas passer. L’Europe refuse. Je sais qu’en 2011, quand Mouammar Kadhafi était renversé par les milices libyennes, les Nations unies ont évacué des milliers de migrants de Libye vers la Tunisie. C’est possible pour eux. On n’est pas si nombreux, c’est une question de volonté. Le HCR nous écoute, mais il ne nous aide pas avec ses deux mains, il utilise juste ses doigts. Je leur demande de nous aider de leurs mains et avec tout leur cœur. Nous ne sommes pas des criminels, ou des gens qui veulent causer des problèmes à d’autres pays. Je peux être utile. J’aurais pu être utile à mon pays, mais mon gouvernement ne me propose que d’être son soldat ou son esclave. J’ai besoin d’être en sécurité. Pas pour moi, mais pour ma femme. Ma femme est enceinte et je veux ouvrir un futur pour cet enfant. Je veux qu’il soit libre comme un oiseau. Je veux qu’il puisse faire ses propres choix. Ce n’est pas possible dans mon pays. Je n’ai jamais voulu rester en Libye, je ne veux pas causer de problème pour les Libyens, je veux juste partir. Le HCR me dit d’attendre, d’attendre. Jusqu’à quand ? Cela fait déjà un an et demi que j’attends dans ce centre de détention.  J’y ai vu des morts, des activités criminelles, des cadavres sur la plage. Le monde reste silencieux. Aujourd’hui je n’ai plus peur de rien. Ma femme a été violée sous mes yeux quand nous étions à Brak Shati, dans le sud de la Libye. Ils l’ont brisée, mais elle est toujours en vie. Elle vit pour moi, et moi pour elle. Depuis que je suis arrivé en Libye, tout est une question de chance. Nous avons de la chance, nous sommes restés en vie. Je vous parle dans ce centre de détention et ce soir ils vont certainement me causer des problèmes à cause de ça. Ils peuvent me tuer, me battre, me séparer de ma femme, comme ils ont déjà essayé de le faire. Ils m’ont déjà tout fait.  Mais ça ne me fait pas peur. Qu’est-ce qu’il peut m’arriver de plus ? Rien. Je sais qu’il s’agit simplement de raconter mon histoire, mais c’est comme une chaîne – si je ne dis rien, comment allez-vous savoir ? Je veux donner mes propres mots, je ne veux pas être réduit au silence. Si je ne parle pas, si personne ne parle, peut-être que le monde ne comprendra pas. » Daniel*, réfugié érythréen 
« Ce n’est pas un centre de détention, c’est un entrepôt pour les passeurs. Ceux qui nous lancent sur la mer ont leurs contacts ici. Ils peuvent venir, nous parler, nous menacer. Chaque soir il y a des gens qui viennent avec leurs armes. La Libye en ce moment, c’est une question d’argent plus que de vies humaines. Nous savons que les passeurs deviennent très riches. Mais nous voulons quitter ce pays. C’est ce que nous demandons. Si c’est trop demander, nous sommes désolés. Mais que pouvons-nous faire d’autre ?J’ai risqué ma vie en mer pour traverser, mais on ne nous laisse pas passer. L’Europe refuse. Je sais qu’en 2011, quand Mouammar Kadhafi était renversé par les milices libyennes, les Nations unies ont évacué des milliers de migrants de Libye vers la Tunisie. C’est possible pour eux. On n’est pas si nombreux, c’est une question de volonté. Le HCR nous écoute, mais il ne nous aide pas avec ses deux mains, il utilise juste ses doigts. Je leur demande de nous aider de leurs mains et avec tout leur cœur. Nous ne sommes pas des criminels, ou des gens qui veulent causer des problèmes à d’autres pays. Je peux être utile. J’aurais pu être utile à mon pays, mais mon gouvernement ne me propose que d’être son soldat ou son esclave. J’ai besoin d’être en sécurité. Pas pour moi, mais pour ma femme. Ma femme est enceinte et je veux ouvrir un futur pour cet enfant. Je veux qu’il soit libre comme un oiseau. Je veux qu’il puisse faire ses propres choix. Ce n’est pas possible dans mon pays. Je n’ai jamais voulu rester en Libye, je ne veux pas causer de problème pour les Libyens, je veux juste partir. Le HCR me dit d’attendre, d’attendre. Jusqu’à quand ? Cela fait déjà un an et demi que j’attends dans ce centre de détention.  J’y ai vu des morts, des activités criminelles, des cadavres sur la plage. Le monde reste silencieux. Aujourd’hui je n’ai plus peur de rien. Ma femme a été violée sous mes yeux quand nous étions à Brak Shati, dans le sud de la Libye. Ils l’ont brisée, mais elle est toujours en vie. Elle vit pour moi, et moi pour elle. Depuis que je suis arrivé en Libye, tout est une question de chance. Nous avons de la chance, nous sommes restés en vie. Je vous parle dans ce centre de détention et ce soir ils vont certainement me causer des problèmes à cause de ça. Ils peuvent me tuer, me battre, me séparer de ma femme, comme ils ont déjà essayé de le faire. Ils m’ont déjà tout fait.  Mais ça ne me fait pas peur. Qu’est-ce qu’il peut m’arriver de plus ? Rien. Je sais qu’il s’agit simplement de raconter mon histoire, mais c’est comme une chaîne – si je ne dis rien, comment allez-vous savoir ? Je veux donner mes propres mots, je ne veux pas être réduit au silence. Si je ne parle pas, si personne ne parle, peut-être que le monde ne comprendra pas. » Daniel*, réfugié érythréen 
« En février dernier, les garde-côtes libyens ont rattrapé le bateau sur lequel j’essayais de quitter la Libye. Après l’arrestation, j’ai été conduit au centre de détention de Souk Al Khamis, dans la ville de Khoms. Mon nom est Youssef*, j’ai 21 ans et suis originaire de Mogadiscio, en Somalie. Des équipes du HCR sont venus nous voir à Souk Al Khamis et m’ont enregistré, j’attendais d’être transféré vers Tripoli. Quelques jours après, les gestionnaires du centre nous ont dit, à quelques Somaliens et moi-même, de monter à bord de 2 minibus. Enfin, nous allions être transférés. Ça, c’était ce que je pensais. Mais après plusieurs heures de bus, nous nous enfoncions de plus en plus dans le désert. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que nous ne roulions pas vers Tripoli, mais que nous risquions d’être vendus à des trafiquants. Ce risque s’est confirmé quand j’ai repéré des hommes armés qui s’approchaient à bord de leurs pick-up. Dans la hâte et la peur, nous avons tous décidé d’essayer de nous échapper par surprise, quitte à y perdre la vie. Au moins deux personnes sont mortes dans la fusillade qui a suivi.Je fais partie du groupe qui a réussi à fuir jusqu’à atteindre, à l’aube, une petite ville dont je ne connais pas le nom. Là-bas, un vieil homme libyen nous a offert de quoi boire et de quoi manger, et il est allé avertir les autorités de notre présence. On nous a emmenés au centre de détention de Sirte – nous y sommes restés 5 mois. Les équipes de MSF qui nous connaissaient à Souk Al Khamis sont venues plusieurs fois nous voir à Sirte pour soigner ceux qui étaient malades. Ensuite, nous avons été envoyés dans une autre prison, à Misrata. C’était vraiment la pire. Je ne me sentais pas bien et MSF m’a fait venir à l’hôpital pour me soigner de la tuberculose. J’ai appris que le centre de détention de Misrata a fermé et que le groupe avec lequel j’ai survécu à cette aventure a dû aller à Souk Al Khamis, là où on a essayé de nous vendre… Retour à la case départ. » Youssef*, Somalien, 21 ans.
« En février dernier, les garde-côtes libyens ont rattrapé le bateau sur lequel j’essayais de quitter la Libye. Après l’arrestation, j’ai été conduit au centre de détention de Souk Al Khamis, dans la ville de Khoms. Mon nom est Youssef*, j’ai 21 ans et suis originaire de Mogadiscio, en Somalie. Des équipes du HCR sont venus nous voir à Souk Al Khamis et m’ont enregistré, j’attendais d’être transféré vers Tripoli. Quelques jours après, les gestionnaires du centre nous ont dit, à quelques Somaliens et moi-même, de monter à bord de 2 minibus. Enfin, nous allions être transférés. Ça, c’était ce que je pensais. Mais après plusieurs heures de bus, nous nous enfoncions de plus en plus dans le désert. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que nous ne roulions pas vers Tripoli, mais que nous risquions d’être vendus à des trafiquants. Ce risque s’est confirmé quand j’ai repéré des hommes armés qui s’approchaient à bord de leurs pick-up. Dans la hâte et la peur, nous avons tous décidé d’essayer de nous échapper par surprise, quitte à y perdre la vie. Au moins deux personnes sont mortes dans la fusillade qui a suivi.Je fais partie du groupe qui a réussi à fuir jusqu’à atteindre, à l’aube, une petite ville dont je ne connais pas le nom. Là-bas, un vieil homme libyen nous a offert de quoi boire et de quoi manger, et il est allé avertir les autorités de notre présence. On nous a emmenés au centre de détention de Sirte – nous y sommes restés 5 mois. Les équipes de MSF qui nous connaissaient à Souk Al Khamis sont venues plusieurs fois nous voir à Sirte pour soigner ceux qui étaient malades. Ensuite, nous avons été envoyés dans une autre prison, à Misrata. C’était vraiment la pire. Je ne me sentais pas bien et MSF m’a fait venir à l’hôpital pour me soigner de la tuberculose. J’ai appris que le centre de détention de Misrata a fermé et que le groupe avec lequel j’ai survécu à cette aventure a dû aller à Souk Al Khamis, là où on a essayé de nous vendre… Retour à la case départ. » Youssef*, Somalien, 21 ans.

Survivre en ville, la peur au ventre

L’expérience de Lucie* donne un terrible aperçu de ce qui peut se passer en dehors des centres de détention, pour une femme migrante ramenée en Libye par les garde-côtes libyens que l’Europe appuie. En septembre 2019, elle tente pour la deuxième fois la traversée de la mer Méditerranée. Au bout de plusieurs heures, un avion survole leur embarcation, puis un hélicoptère tournoie au-dessus de leurs têtes. Peu de temps après, une vedette des garde-côtes libyens approche et finit par les rattraper. Le groupe est ramené à Khoms, où Lucie rencontre les équipes MSF qui apportent des premiers secours. Après avoir appelé leur passeur, Lucie et deux autres personnes négocient avec les forces sur place pour être « mis de côté ». Moyennant 2 700 dinars, ils échappent au transfert dans un centre de détention. Après une semaine enfermés dans une maison dans les environs, le temps que l’argent soit versé, ils sont transportés de retour vers Tripoli, à Tajoura, dans la banlieue-est de la capitale.

« J’ai un ami sénégalais qui m’a appelée pour un travail à Tajoura. Il m’a vendue chez des Nigérians, dans une maison de connexion, de prostitution. Là, c’est une autre vie. Je ne savais pas que ça se passait ici dans ce pays. Quand tu arrives là-bas, une dame te donne des habits pour pouvoir faire ce qu’ils te demandent de faire. Je leur ai dit que je ne pouvais pas, je pleurais. C’était plus fort que moi. Ils m’ont dit que si je ne voulais pas faire ce qu’ils me disaient, il fallait que je paie 2 500 dinars. J’ai dit que je n’avais pas l’argent, mais que j’allais essayer d’appeler mes amis à Tripoli pour m’aider. Pendant la nuit, j’ai été abusée.Je m’inquiète pour mon état de santé.Ce n’est pas facile pour des noirs d’aller à l’hôpital, de se présenter, faire des examens. Quand tu fais des examens, si on te trouve une maladie, surtout si tu n’es pas suivi par les ONG,on t’enferme. Donc, j’ai vraiment peur.  Là où je vis, il y a des appartements. Il y a deux ou trois chambres, ça peut couter 500, 550, 600 dinars. Deux personnes peuvent prendre une chambre pour pouvoir partager le loyer. Donc ce n’est pas facile mais on essaie un peu de vivre en espérant qu’un jour, on va pouvoir traverser la Méditerranée. Si tu n’as pas l’argent, comme dans mon cas, c’est la prostitution. Et ce n’est pas protégé. C’est le comble, c’est le pire.Ici en Libye, la femme n’a pas de dignité. La femme ne peut pas sortir, ne peut pas travailler.La femme doit accepter certaines choses : le mariage forcé, l’homme t’achète.La femme est violée.Il n’y a pas d’entente, donc c’est du viol.S’il décide que c’est 10 fois par jour, il va le faire 10 fois par jour.Il t’insulte en même temps, en te disant que tu n’es qu’une pute, une pétasse. Tu es là, tu supportes. Parce qu’il dit qu’après ça, le mariage sous contrat, qui dure peut-être 3 ou 6 mois, il va t’aider à embarquer sur l’eau [pour traverser la Méditerranée].Si tu n’y arrives pas, tu entres en prison.C’est une autre personne qui vient, qui t’achète, encore.La femme n’est pas respectée ici. On n’a pas de vie ici. On n’a pas notre place. Moi, j’ai été vendue, forcée, violée. Je ne pensais pas qu’un jour ça pourrait m’arriver. Mais aujourd’hui, ça m’est arrivé, en Libye. » Lucie*, Camerounaise, a quitté son pays pour être auprès de sa fille en Europe. En Libye, ellea été forcée de se prostituer pour survivre. 
« J’ai un ami sénégalais qui m’a appelée pour un travail à Tajoura. Il m’a vendue chez des Nigérians, dans une maison de connexion, de prostitution. Là, c’est une autre vie. Je ne savais pas que ça se passait ici dans ce pays. Quand tu arrives là-bas, une dame te donne des habits pour pouvoir faire ce qu’ils te demandent de faire. Je leur ai dit que je ne pouvais pas, je pleurais. C’était plus fort que moi. Ils m’ont dit que si je ne voulais pas faire ce qu’ils me disaient, il fallait que je paie 2 500 dinars. J’ai dit que je n’avais pas l’argent, mais que j’allais essayer d’appeler mes amis à Tripoli pour m’aider. Pendant la nuit, j’ai été abusée.Je m’inquiète pour mon état de santé.Ce n’est pas facile pour des noirs d’aller à l’hôpital, de se présenter, faire des examens. Quand tu fais des examens, si on te trouve une maladie, surtout si tu n’es pas suivi par les ONG,on t’enferme. Donc, j’ai vraiment peur.  Là où je vis, il y a des appartements. Il y a deux ou trois chambres, ça peut couter 500, 550, 600 dinars. Deux personnes peuvent prendre une chambre pour pouvoir partager le loyer. Donc ce n’est pas facile mais on essaie un peu de vivre en espérant qu’un jour, on va pouvoir traverser la Méditerranée. Si tu n’as pas l’argent, comme dans mon cas, c’est la prostitution. Et ce n’est pas protégé. C’est le comble, c’est le pire.Ici en Libye, la femme n’a pas de dignité. La femme ne peut pas sortir, ne peut pas travailler.La femme doit accepter certaines choses : le mariage forcé, l’homme t’achète.La femme est violée.Il n’y a pas d’entente, donc c’est du viol.S’il décide que c’est 10 fois par jour, il va le faire 10 fois par jour.Il t’insulte en même temps, en te disant que tu n’es qu’une pute, une pétasse. Tu es là, tu supportes. Parce qu’il dit qu’après ça, le mariage sous contrat, qui dure peut-être 3 ou 6 mois, il va t’aider à embarquer sur l’eau [pour traverser la Méditerranée].Si tu n’y arrives pas, tu entres en prison.C’est une autre personne qui vient, qui t’achète, encore.La femme n’est pas respectée ici. On n’a pas de vie ici. On n’a pas notre place. Moi, j’ai été vendue, forcée, violée. Je ne pensais pas qu’un jour ça pourrait m’arriver. Mais aujourd’hui, ça m’est arrivé, en Libye. » Lucie*, Camerounaise, a quitté son pays pour être auprès de sa fille en Europe. En Libye, ellea été forcée de se prostituer pour survivre. 

En décembre 2018, après des mois de négociations, le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, annonce l’ouverture d’un centre de transit et de départ à Tripoli, appelé GDF (« Gathering and Departure Facility ») :

« Le GDF est le tout premier centre de ce type en Libye. Il a pour objectif de transférer les réfugiés vulnérables vers un lieu sûr, tout en recherchant pour eux des alternatives telles que la réinstallation des réfugiés, le regroupement familial, l’évacuation vers d’autres structures d’urgence dans des pays tiers, le retour vers un pays de premier asile, ainsi que le rapatriement librement consenti.

(…) Il assure une protection et une sécurité immédiate à des réfugiés vulnérables qui ont besoin d’être évacués d’urgence. Il constitue une alternative à la détention de centaines de réfugiés actuellement pris au piège en Libye ».

Exactement un an plus tard, force est de constater que le GDF n’a pas rempli cet objectif et n’a accueilli que les réfugiés pour lesquels une place dans un pays d’accueil était confirmée et qui attendaient là leur évacuation imminente. Entre juillet et novembre 2019, des personnes libérées des centres de détention de Tripoli y entrent sans avoir été sélectionnés par le HCR. En décembre, le HCR annonce réévaluer son rôle dans un GDF surpeuplé et reconnaît avoir peu de contrôle sur une structure avant tout gérée par les autorités libyennes. Le plein accès des agences internationales et la liberté de mouvement des réfugiés n’y étaient pas garantis. Prévoyant de cesser une partie de ses activités d’ici début 2020, le HCR encourage même les personnes restant au GDF à le quitter.  

Mais il n’y a pour l’instant pas d’autres lieux capables de fournir un minimum de sécurité et de protection aux migrants et réfugiés qui ont été victimes de violences, de torture, de détention et qui ont désespérément besoin d’être mis à l’abri le temps qu’une solution plus durable soit trouvée, qu’il s’agisse d’une réinstallation dans un pays tiers, d’un retour volontaire vers le pays d’origine, ou autre. Les propositions pour ouvrir ce type d’abris, supervisés par des organisations internationales et où les personnes soient libres de leurs mouvements, se sont pour l’instant toujours heurtées au refus des divers acteurs libyens en charge.

L’assistance actuellement disponible auprès du HCR et de ses partenaires pour les réfugiés hors des centres de détention à Tripoli est simple : de l’argent liquide, des biens de première nécessité et un suivi de leur demande et de leur situation médicale. Il n’y a pas de mise à l’abri ou de services d’hébergement : il s’agit d’un soutien financier que les réfugiés sont encouragés à utiliser pour payer leur loyer et trouver un logement par leurs propres moyens. Ils sont une fois de plus à la merci des arrestations, des enlèvements contre rançon, des violences sexuelles et d’autres dangers.

Derrière chacune de ces portes vivent 15 personnes, dans une pièce de près de 10 mètres carré. Le loyer total de la pièce s’élève à 150 dinars, soit 10 dinars par personne. Quartier d’Arouba. Misrata. 
Derrière chacune de ces portes vivent 15 personnes, dans une pièce de près de 10 mètres carré. Le loyer total de la pièce s’élève à 150 dinars, soit 10 dinars par personne. Quartier d’Arouba. Misrata. 

C’est ce qui est arrivé à Samuel*, un Érythréen libéré du centre de détention de Gharyan en juillet 2019 après un périple qui l’a mené de son Érythrée natale, où il a été emprisonné à cause de ses activités politiques, à la Libye où il est entré en 2017, survivant ensuite à des mois de captivité entre les mains de trafiquants, puis de détention dans les centres de Tripoli, Dhar-el Jebel et Gharyan où il a été diagnostiqué comme souffrant de tuberculose.

Libéré du centre de détention de Gharyan et montant dans un bus à destination de Tripoli avec du personnel d’ONG partenaires du HCR, Samuel pense être emmené au GDF. Il découvre qu’il n’y aura pas accès et bénéficiera à la place du programme d’assistance proposé par le centre de jour géré par le HCR. Malade, affaibli par 2 ans de sévices et  de détention, Samuel est terrifié de devoir survivre dans Tripoli, et en vient à penser que le centre de détention de Gharyan était une situation plus enviable. Avec 450 dinars en poche, il doit trouver un endroit où dormir et vivre.

Samuel, Erythréen. Après avoir été libéré d’un centre de détention, il explique la difficulté de survivre dans la capitale libyenne.

Depuis fin 2015, 408 millions d’euros ont été mobilisés par l’Union européenne, dans le cadre du Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique, pour des projets en Libye liés aux problématiques migratoires. Près de la moitié des fonds sont destinés à la protection et à l’assistance des migrants et réfugiés dans le pays, principalement via le HCR et l’OIM. L’Union européenne a également planifié 98 millions d’euros destinés à la Libye de 2014 à 2020 pour soutenir divers programmes, notamment le contrôle des migrations et un système d’asile. Il faut ajouter à ces 506 millions d’euros issus des contribuables européens, les accords et programmes que chaque État conclut avec la Libye dans le cadre de leur coopération bilatérale.

Maintenir les migrants et les réfugiés éloignés des côtes européennes, à n’importe quel prix

L’objectif principal des États européens demeure d’organiser le maintien des migrants et réfugiés éloignés de ses côtes, à n’importe quel prix. Les programmes d’assistance et de protection qu’ils financent sont un cache-misère voire un instrument de cette politique brutale. En dépit d’un financement conséquent, sur le terrain le minimum humanitaire n’est pas fait, entre contraintes politiques, opacité et problèmes de sécurité. Pour les organisations humanitaires présentes en Libye, l’espace de négociation avec les autorités est faible.

Le HCR ne semble pas recevoir d’appui politique de la part des mêmes États qui lui accordent des ressources financières importantes lorsqu’il s’agit de négocier avec le gouvernement libyen et les différents acteurs locaux. Comme d’autres agences des Nations unies, leur déploiement opérationnel est soumis à de fortes contraintes – avec très peu d’employés internationaux dans tout le pays (un maximum de huit personnes, souvent moins), principalement concentrés à Tripoli. Bien que le gouvernement d’entente nationale (GNA) tire une partie de sa légitimité de la reconnaissance que les Nations unies lui octroient, ce dernier ne reconnaît toujours pas l’une des principales agences des Nations unies, en l’occurrence le HCR.  La Libye n’a pas de système d’asile et n’a pas ratifié la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés. Jusqu’en octobre 2019, le HCR n’était autorisé à enregistrer que les demandeurs d’asile et les réfugiés d’un nombre limité de pays. Il existe un levier politique et financier, mais il n’est pas utilisé pour assurer une amélioration réelle du traitement des réfugiés et des migrants en Libye.

Des éléments aussi simples que la protection des demandeurs d’asile ou la nécessaire assistance à apporter à des gens au nom d’une humanité commune et d’une tradition multiséculaire sanctuarisée par la Convention de Genève de 1951  ont totalement disparu des discours des États et des agences intergouvernementales. Le contrôle des migrations l’a tout simplement remplacé. Le caractère hypocrite et cynique de la politique des États européens en matière de gestion migratoire et ses conséquences absolument dramatiques en Libye ont été exposés depuis longtemps déjà. Et rien n’a fondamentalement changé depuis l’indignation publique suscitée en 2017.

Il y a urgence à ce que l’aide humanitaire se déploie auprès des migrants et réfugiés de manière plus massive et transparente en Libye. 
La détention arbitraire des migrants et réfugiés doit cesser, des lieux au sein desquels sécurité et assistance leur seraient assurés doivent être mis en place immédiatement, le temps que puisse s’organiser leur évacuation. 
Il faut que l’Europe cesse de renvoyer dans cet enfer ceux qui s’en échappent par la mer et augmente les places d’accueil, aux côtés d’autres pays sûrs, pour les rescapés des prisons libyennes.

Retrouvez plus d’informations dans l’article de Michael Newman, directeur d’études au Centre de Réflexion sur l’Action et les Savoirs Humanitaires.

Crédits images : Aurélie Baumel/MSF

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